LA RECHERCHE INTERCULTURELLE

TOME 1, L’HARMATTAN

Textes réunis par J. Retschitzky, M. Bossel Lagos, P. Dasen

Acculturation et adaptation psychologique

J. W. Berry

Dans la tradition des recherches sur l’immigration, il existe un postulat de base qui veut que les immigrants aient des problèmes d’adaptation (psychologiques et sociaux). Dans le présent exposé, nous allons tâcher de voir si ces problèmes d’adaptation sont inévitables ou simplement probables, dépendants des différents facteurs liés aux contextes spécifiques de l’acculturation.

Pour explorer les relations entre l’acculturation et l’adaptation psychologique, une définition préalable de ces deux concepts s’impose.

I. – Acculturation

Le premier concept proposé ici est celui de l’acculturation. En 1936, Redfield, Linton et Herskovits définissaient l’acculturation comme l’ensemble des changements culturels résultant des contacts continus et directs entre deux groupes culturels indépendants.

Vue dans cette optique, l’acculturation apparaît comme un phénomène se réalisant au niveau des groupes. Cependant, depuis l’article de Graves (1967), il y a eu extension du concept à la dimension de l’individu, identifié par le terme d’acculturation psychologique.

A ce deuxième niveau, l’acculturation englobe également les changements psychologiques des individus au sein de la collectivité qui est en processus d’acculturation au premier niveau (culturel).

Il est important de noter que la définition implique, en principe, des changements mutuels entre les groupes en présence (et cela, aux deux niveaux : culturel et psychologique) ; mais en pratique, il arrive souvent qu’un groupe, le dominant (Culture A), jouisse d’une influence plus forte que le groupe non dominant (Culture B). Etant donné ce déséquilibre, il est utile d’utiliser le terme de groupe d’acculturation pour ce dernier. Dans le présent travail, nous allons surtout porter notre intérêt sur ces groupes d’acculturation en tentant d’examiner les liens qui existent entre l’expérience d’acculturation et l’adaptation psychologique.

Quels changements culturels accompagnent l’acculturation ? Tout d’abord, il y a des changements physiques (nouveau milieu, nouvel habitat, urbanisation, pollution, etc.) ; il y a aussi des changements biologiques (nouvelle alimentation, nouvelles maladies, métissage, etc.) ; de changements politiques sont également observés (perte d’autonomie, etc.), de même que des changements économiques (emploi salarié, etc.), culturels (la langue, la religion, l’éducation originales sont souvent altérées voire modifiées par celles de la culture dominante, etc.) et sociaux (nouvelles relations interindividuelles et intergroupales, etc.).

Plusieurs changements psychologiques peuvent aussi être observés durant et après l’acculturation (voir Berry, 1980), au niveau de l’identité personnelle et ethnique, des attitudes, des habiletés, des motivations, etc. Certains de ce changements ont des conséquences positives (comme l’amélioration des conditions économiques, médicales, éducationnelles, etc.). D’autres se manifestent sous forme de problèmes psychologiques : une confusion identitaire, stress d’acculturation, etc.

Nous pensons que ces problèmes, parfois très graves, proviennent de l’interaction entre les groupes en contact et qu’il est possible de les maîtriser et d’améliorer les conditions de vie des individus qui y sont confrontés si on sait identifier leur origine et restructurer les relations entre les groupes.

II. Adaptation

Le terme adaptation est généralement employé pour rendre compte à la fois du processus d’acculturation et de son résultat. A notre avis, il y a quatre types de stratégies d’adaptation (processus) dont résultent quatre modes d’acculturation (résultat). Pour les étudier, deux problèmes fondamentaux doivent être examinés, l’un se rapportant au maintien et au développement d’une identité ethnique distincte au sein de la nouvelle société, l’autre se rapportant au désir de contact inter ethnique entre sa propre culture et celle de la nouvelle société.

Ces problèmes peuvent être abordés à l’aide de deux questions : est il important de conserver son identité culturelle (coutumes, langue, religion, etc.) ? et est il important de chercher à établir des relations (sociales, économiques, etc.) avec les autres groupes de la société ? A ces questions, il est possible de répondre « oui » ou « non » et d’aboutir ainsi aux quatre modes d’acculturation : l’Assimilation, l’Intégration, la Séparation et la Marginalisation.

Quant on répond « non » à la première question et « oui » à la deuxième, on opte pour l’Assimilation, c’est-à dire qu’on abandonne son identité culturelle au profit de celle de la communauté dominante. Il y a deux sortes d’assimilation ; celle qui se réalise par l’absorption du groupe non dominant dans le groupe dominant ; celle qui s’accomplit par la fusion de plusieurs groupes dans une nouvelle société homogène (« melting pot »).

Dans l’option d’Intégration, il y a maintien partiel de l’intégrité culturelle du groupe ethnique parallèlement à une participation de plus en plus marquée des individus au sein de la nouvelle société. Dans cette situation, la personne conserve son identité et d’autres caractéristiques culturelles propres (langues, habitudes alimentaires, fêtes, etc.) tout en participant aux structures économiques, politiques et juridiques avec les autres groupes ethniques de la société nouvelle.

Quand l’individu ne cherche pas à établir de relations avec la communauté dominante et qu’il veut marquer son identité culturelle, il opte pour la Séparation. Cependant, lorsque c’est le groupe dominant qui empêche l’établissement des relations et qui oblige le groupe non dominant à maintenir ses caractéristiques culturelles, on parle de Ségrégation. La différence essentielle entre Séparation et Ségrégation se situe dans le désir et le pouvoir qu’a le groupe ethnique de décider de son orientation.

La quatrième option est difficile à définir, peut être par le fait qu’elle est souvent ccompagnée de confusion et de stress tant aux niveaux collectif qu’individuel. Cette situation, qui n’est pas vraiment une option, est celle de la Marginalisation, c’est à dire l’état où le groupe non dominant a perdu son identité culturelle (souvent à cause des politiques du groupe dominant vers l’assimilation) et n’a pas le droit de participer au fonctionnement des institutions et à la vie du groupe dominant (à cause de pratiques discriminatoires). C’est chez les individus se situant dans cette catégorie qu’on retrouve la majorité des problèmes psychologiques et sociaux : stress d’acculturation, confusion identitaire, aliénation et déviance sociale.

Il faut dire que, comme dans le cas de la Séparation /Ségrégation, le groupe dominant joue ici un rôle important. Par exemple, la pression vers l’assimilation peut varier de beaucoup à peu ; le choix du groupe ethnique ne sera pas indépendant de cette pression. De même, pour que l’Intégration soit possible, la société doit être tolérante et savoir valoriser la diversité. Comme nous l’avons déjà mentionné, la situation le la Marginalisation survient souvent à cause des politiques du groupe dominant.

Il existe également des variations interindividuelles : par exemple, dans un même groupe ethnique, on peut trouver des gens qui favorisent l’Assimilation et d’autres qui privilégient plutôt l’Intégration ou la Séparation. Ainsi, durant le processus d’acculturation, les options restent des sources possibles de confrontation (conflits, etc.) entre les membres.

C’est pourquoi il est important, pour mieux comprendre les différentes options d’adaptation, de connaître les politiques d’acculturation du groupe dominant et les attitudes qu’ont les individus eux-mêmes à l’égard de l’acculturation (Berry et al., 1985).

III. Groupes d’acculturation

La majorité des généralités citées dans la littérature sur les effets de l’acculturation provient d’études menées sur un seul type de groupe ; cependant, on sait qu’il existe plusieurs types et que chacun est susceptible de provoquer des adaptations variables.

Les principaux types de groupes sont identifiés selon trois dimensions particulières : la mobilité, la volonté et la permanence de contact entre les groupes. Les deux premières dimensions peuvent rendre compte de quatre variétés de groupes : parmi les migrants, il y a les Immigrants (qui ont, la plupart du temps, une attitude positive face à l’immigration puisque c’est leur choix) et les Réfugiés (ils sont moins libres dans leur choix, donc moins volontaires, puisqu’ils ont dû quitter leur pays pour des raisons de survie famine, guerre) ; parmi les groupes sédentaires, il y a les Autochtones (qui, bien que vivant sur leur territoire natal, sont dominés par des groupes migrants plus forts) et les Groupes ethniques (qui sont issus des anciens immigrants et qui participent, plus ou moins volontairement, à la vie de la société d’accueil.

Un cinquième type de groupe se compose des Résidents temporaires, groupe non permanent comprenant les travailleurs étrangers saisonniers, les étudiants étrangers, les diplomates en pays étrangers, etc.

IV. Groupes dominants

De nombreuses variations sont aussi observables entre les groupes dominants, entre autres pour ce qui est de leur degré de tolérance à l’égard des différences culturelles. D’un côté, il existe des sociétés pluralistes, tolérantes et multiculturelles ; d’un autre côté, il y a des sociétés monistes, intolérantes à l’égard de toute autre culture. Selon Murphy (1960), cette dimension de tolérance est très importante : dans les sociétés multiculturelles, on ne demande pas aux individus de changer leur mode de vie et on retrouve souvent, dans les groupes ethniques les composants, d’importants réseaux de support social pour aider les individus durant le processus d’acculturation ; au contraire, dans les sociétés monistes, l’individu subit des pressions pour changer et n’obtient pas de support social pour y arriver.

Cependant, même dans les sociétés pluralistes et tolérantes, on observe une grande variation interindividuelle et intergroupes pour ce qui est des attitudes à l’égard des groupes ethniques (Berry, Kahn et Taylor, 1977).

V. Stress d’acculturation

En général, le stress est un concept servant à identifier un état physiologique de l’organisme qui répond à des conditions d’environnement (les « stresseurs »), par un processus d’ajustement (coping), en vue d’une adaptation satis faisante à la situation proposée (Selye, 1975, 1976). Le stress d’acculturation (Berry et Annis, 1974) est une forme de stress dont l’origine est à chercher dans le processus d’acculturation lui même. Il se manifeste par des problèmes de santé mentale (confusion, dépression, angoisse, etc.), de marginalité (Stonequist, 1932), d’aliénation et des difficultés identitaires. Nous avons démarré le présent expose en posant le problème de ces phénomènes de stress d’acculturation ; ce sont ces mêmes phénomènes qui sont souvent observés dans les populations d’immigrants, de réfugiés et d’autochtones.

Selon notre hypothèse, le stress d’acculturation est probable et non inévitable ; il est sous le contrôle des facteurs intervenant dans les différents contextes d’acculturation. Spécifiquement, le stress d’acculturation est dépendant du mode d’adaptation, du type de groupe et des politiques d’acculturation suivies par le groupe dominant. Cette idée est illustrée dans la figure 4.

FIGURE 4

 Boîte 1 ACCULTURATION | beaucoup | peu |

 Boîte 2 STRESSEURS | plusieurs | peu |

 Boîte 3 STRESS D’ACCULTURATION | élevé | bas |

FACTEURS CONTROLANT LES RELATIONS ENTRE L’ACCULTURATION ET LE STRESS

1. Caractéristiques de 1a société dominante

2. Types de groupes d’acculturation

3. Modes d’acculturation

4. Caractéristiques sociodémographiques de l’individu

5. Caractéristiques psychologiques de l’individu

FIGURE 4

Dans la partie supérieure, on remarque trois boîtes reliées entre elles par des flèches unidirectionnelles ; dans la boîte 1, se retrouvent les expériences d’acculturation (allant de beaucoup à peu) ; dans la boîte 2, sont indiqués les « stresseurs » (entre plusieurs et peu) ; dans la boîte 3, est inscrit le stress d’acculturation (entre élevé et bas).

Antérieurement, on croyait que les expériences d’acculturation étaient inévitablement source de « stresseurs » et que les « stresseurs » étaient inévitablement source de stress d’acculturation. Selon des données récentes (Berry et Kim, 1987), il apparaît que les relations entre ces trois « boîtes » sont plutôt influencées par les facteurs mentionnés dans la partie inférieure de la figure 4 : si ces facteurs sont avantageux, on peut avoir une « forte » participation au processus d’acculturation sans trop de « stresseurs » et avec un taux peu élevé de stress d’acculturation. Par contre, si ces facteurs sont défavorables, le processus d’acculturation se réalisera avec de nombreux problèmes.

Dans une recherche récente (Berry et al., 1987), il a été démontré que les cinq facteurs mentionnés dans la figure 4 sont tous très importants pour l’adaptation psychologique. Pour le premier facteur, tout comme l’avait signalé Murphy (1965), les résultats montrent que la probabilité d’un niveau de stress élevé est beaucoup plus marquée dans les sociétés monistes et assimilationnistes que dans les sociétés pluralistes et tolérantes. Pour le deuxième facteur, ce sont les groupes non volontaires (les réfugiés et les autochtones) qui manifestent le taux de stress d’acculturation le plus élevé. Pour le troisième facteur, on retrouve le niveau de stress le plus élevé dans les groupes marginalisés ou chez les individus qui vivent des situations de conflits dans leur tentative de Séparation. Ce sont les populations qui cherchent l’Intégration qui ont le niveau de stress le plus bas ; celles qui tendent vers l’Assimilation se situent entre les deux extrêmes. Pour le quatrième facteur, des caractéristiques psychosociales (OMS, 1979), telles que les expériences de torture, de famine, l’âge, le sexe, le statut civil et le niveau socio économique, peuvent agir sur le niveau de stress. Enfin, pour le cinquième facteur, il a été observé que des caractéristiques psychologiques très importantes, telles que le sens du contrôle, les stratégies d’ajustement (« coping ») (Lazarus et Folkman, 1984), les attitudes à l’égard du processus d’acculturation, les habiletés et motivations et le sens d’identité culturelle, ont un effet déterminant sur le taux de stress rapporté.

VI. Conclusions

Actuellement, nous possédons de nombreuses informations sur le processus d’acculturation en général (Berry, Trimble et Olmeda, 1986) et sur les facteurs pouvant provoquer et faire varier le stress d’acculturation. Avec ces données, il devient possible de planifier une gestion du processus d’acculturation de manière à éviter la majorité des problèmes de stress et à assurer l’adaptation des populations en voie de s’acculturer.

Dans ce domaine de connaissance, la psychologie semble suffisamment avancée pour entreprendre une action d’aide effective auprès des individus et des populations débutant cette importante aventure qu’est l’acculturation.

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